Voile intégral : une loi difficilement applicable

Plus de deux ans après l’entrée en vigueur de la loi interdisant son port sur la voie publique, la question du voile intégral n’est pas résolue. Le 19 juillet, le contrôle d’identité d’une femme portant le voile intégral à Trappes (Yvelines) a mal tourné et a déclenché plusieurs nuits de violences. Un mois plus tôt, des heurts avaient opposé plusieurs policiers à des habitants d’Argenteuil (Val-d’Oise), après un tel contrôle. Si dans la plupart des cas, ces contrôles de routine se déroulent sans difficulté, les incidents relatifs à l’application de la loi dite “sur la burqa” sont réguliers et relancent le débat autour d’un texte difficile à appliquer et considéré comme étant stigmatisant par une partie des musulmans de France.

Depuis l’entrée en vigueur de la “loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public”, le 11 avril 2011, 902 personnes ont été contrôlées et 830 ont reçu une amende pouvant aller jusqu’à 150 euros, selon le ministère de l’intérieur. Les autres ont reçu un avertissement. S’il est difficile d’obtenir des chiffres précis, les renseignements intérieurs estimaient en 2009 que 2 000 femmes portaient le niqab ou la burqa en France. Le premier est surtout porté dans les pays du golfe Persique, il couvre le corps, les cheveux et le visage, mais pas les yeux, tandis que la burqa, d’origine afghane, couvre également les yeux par une grille en tissu. Les femmes qui portent ce type de vêtement représentent une minorité comparée aux 4 millions de musulmans qui vivent en France, ce qui pose la question de la légitimité d’une loi qui ne concerne qu’une poignée de personnes.

“Dès le départ, on a constaté que cette loi était mal préparée et qu’elle ne correspondait pas à la réalité parce qu’elle s’adressait à un phénomène marginal”, affirme M’hammed Henniche, secrétaire général de l’Union des associations musulmanes de Seine-Saint-Denis (UAM93). Selon lui, la loi qui vise à interdire le port du voile intégral dans les lieux publics est une discrimination de plus pour la majorité des musulmans.

Hicham Benaissa, chercheur au Groupe sociétés, religions, laïcités du CNRS, refuse de faire des généralités mais admet que la loi peut être mal perçue. “80 % de la population musulmane de France est issue du Maghreb et ne se sent donc pas concernée par les références symboliques de la burqa. Pour la plupart des musulmans en France, la burqa n’est pas une chose à laquelle ils sont acculturés. Mais elle a pu être ressentie comme une défiance supplémentaire vis-à-vis de l’islam”. Et le chercheur de préciser, “mettre en avant le phénomène marginal de la burqa revient à ignorer la majorité silencieuse qui se sécularise”.

A l’inverse, Philippe d’Iribarne, auteur de l’ouvrage L’Islam devant la démocratie (2013) et directeur de recherches au CNRS, estime que, même si cette loi ne concerne qu’une minorité de musulmans, elle n’en est pas pour autant stigmatisante et permet d’éviter qu’une frange intégriste, ne “prenne le contrôle de la population musulmane”. Pour lui, les femmes qui portent le voile islamique intégral appartiennent à une mouvance dont l’objectif est d’imposer leur propre vision de l’islam. Cette loi, qu’il juge légitime, vise à les en empêcher.

DEUX VISIONS OPPOSÉES

A ce niveau, deux visions s’opposent. Faut-il créer des lois qui soulignent les différences entre les Français, ou au contraire insister sur l’intégration de la majorité des musulmans de France ?

La loi de 2011 n’est pas la première à avoir fait débat. Le voile islamique vient régulièrement s’inscrire à l’ordre du jour, comme en 2004 lorsque le texte qui encadre le port des signes religieux dans les établissements scolaires publics est entré en vigueur. Cette année, François Hollande a pris position en se prononçant en faveur d’une loi interdisant le port du voile islamique dans certaines entreprises privées, en réaction à l’affaire de la crèche Baby Loup, dont une employée s’était vu reprocher par son employeur de refuser d’ôter son voile. La Cour de cassation a finalement annulé le licenciement de Fatima Afif, qui constituait, “s’agissant d’une crèche privée”, une “discrimination en raison des convictions religieuses”, selon la plus haute juridiction française.

“Le traitement politique et médiatique de l’islam de ces dernières années crée, paradoxalement, les conditions favorables à ce qu’une partie des musulmans se différencient, et soient vus comme différents, alors même que le processus global est à l’indifférenciation”, analyse Hicham Benaissa, qui constate que de plus en plus de lois visent spécifiquement la communauté musulmane.

Pourtant, ces lois ne font pas spécifiquement référence à l’islam, comme le relève Christophe Crépin, responsable communication de l’UNSA-Police. Dans le texte de 2011, il n’est en effet ni question de voile, ni de religion. Pour M. Crépin, l’argument de la stigmatisation ne tient donc pas.

Or, en pratique, ce sont bien les musulmans qui sont concernés. “En très forte majorité, c’est le voile islamique qui est la cause du contrôle”, note Pierre-Henri Brandet, porte-parole du ministère de l’intérieur. La mission parlementaire de 2009, dirigée par le député André Gérin (PCF), était d’ailleurs chargée de réfléchir à la création d’une loi interdisant le port du voile intégral et non à une loi interdisant d’avoir le visage dissimulé dans l’espace public. Malgré l’absence de références religieuses, le texte est d’ailleurs communément appelé loi sur le voile ou loi sur la burqa.

UNE LOI DIFFICILE À APPLIQUER

Si les termes précis de la loi de 2011 prêtent à confusion, son application est également compliquée. “Comme on l’avait prédit, son application est un peu difficile”, confirme Christophe Crépin, qui se rappelle avoir émis des “doutes importants”, au moment de la consultation de son syndicat par le législateur, avant le vote de la loi par le Parlement. Frédérique Lagache, secrétaire général adjoint d’Alliance Police Nationale, confie : “Je ne vous cache pas que parfois, certains collègues évitent de l’appliquer”.

En plus des quelques contrôles qui dégénèrent, la loi est complexe à mettre en œuvre, car elle amène à contrôler plusieurs fois la même femme. Certaines, comme Hind Ahmas à Aubervilliers ou Kenza Drider à Avignon, sont même connues pour se faire régulièrement contrôler, sans que cela les dissuade de porter le voile intégral. Depuis avril 2011, ni les associations musulmanes ni le ministère de l’intérieur n’ont constaté une baisse du nombre de femmes qui portent le voile intégral. Selon l’Observatoire de la laïcité, les 705 contrôles qui ont eu lieu entre avril 2011 et avril 2013 concernaient 423 femmes.

Pour M. Henniche de l’UAM93, la loi sur le voile comporte tout de même un aspect positif. En plus de l’interdiction du port du voile intégral dans les lieux publics, elle précise que les hommes qui forceraient une femme à le porter risquent la prison ferme et une amende de 30 000 d’euros. “On ne peut qu’encourager à sanctionner ceux qui font porter le voile de force”, précise-t-il. “Malheureusement, et ça fragilise les défenseurs de cette loi, il n’y a eu aucune interpellation de cette nature à ce jour, à ma connaissance”, poursuit-il.

Les femmes qui portent le voile intégral en France le font généralement de leur plein gré selon M. Henniche, et sont en majorité des converties. C’est notamment le cas de la femme dont le mari a été interpellé à Trappes, le week-end du 20 juillet.

UN PROBLÈME PLUS GLOBAL

Si M’hammed Henniche admet que la question de la loi de 2011 est “toujours d’actualité”, il assure que la gestion du voile n’est pas le principal problème auquel ont affaire les associations musulmanes. “La majorité d’entre nous se dit ‘pourvu qu’on passe à autre chose'”, assure-t-il, citant le débat sur la viande halal, celui sur la hauteur des minarets, le droit de vote des étrangers aux élections municipales ou encore les prières de rue. Au fond, la question du voile cristallise une interrogation plus large qui englobe l’ensemble de ces problématiques.

“La question qui se pose est celle de la visibilité de l’islam”, selon Hicham Benaissa du Groupe sociétés, religions, laïcités du CNRS. “Est-il possible de rendre visible une religion dont on dit qu’elle n’est pas liée à l’histoire nationale ?”, se demande-t-il. “Ce qui serait reçu favorablement par une partie de la communauté musulmane, c’est un discours qui viendrait condamner tous les actes islamophobes, qui dirait que l’islam fait partie intégrante de la société”.

Pour M. Henniche, en introduisant de nouvelles lois, les gouvernements successifs ne font que “changer les règles du jeu”, et pointer les musulmans du doigt. “On respecte l’islam à la condition qu’il soit invisible, ce n’est pas ça la tolérance. La tolérance c’est accepter l’expression de la différence des autres”, estime-t-il.

Source : Elvire Camus – Journaliste au Monde

 

6 pensées sur “Voile intégral : une loi difficilement applicable

  • 17 août 2013 à 11 h 36 min
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    Monsieur M’hammed Henniche,

    j’estime que pour ma sécurité et bien d’autres considérations, je dois pouvoir identifier au plus vite une personne sur la voie publique…
    Jusqu’à aujourd’hui nous n’avions pas de problème en France sur ces questions de visages cachés; seul ( à ma connaissance) le gang des postiches avait utilisé des masques destinés à cacher, tromper pour commettre un braquage.
    Je ne veux pas que la France devienne un espace où le doute, la suspicion, la peur de l’autre s’installent.

    J’ajoute que je ne suis pas religieux; sur ces aspects la loi précédant la LOI n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public était suffisante, des actes sur la voie publique ont amené la représentation nationale à promulguer une loi que j’espérais plus claire.. Ceux qui ont tenté et tente aujourd’hui à s’opposer à ces lois semblent poursuivre un dessein qui n’est pas acceptable.

    SVP ne prétendez pas que c’est de l’anti Islam, de la discrimination ou que l’on stigmatise une “certaine” population; laquelle d’ailleurs?

    Soyez clair et dites que vous êtes contre ce genre de comportement et en faveur de cette loi et nous serons alors une nation sereine.

    Cordialement.
    Gabriel Giordano.

    PS:je ne comprends pas votre expression:

    “Dès le départ, on a constaté que cette loi était mal préparée et qu’elle ne correspondait pas à la réalité parce qu’elle s’adressait à un phénomène marginal”

  • 19 août 2013 à 8 h 02 min
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    M’hammed Hanniche a bien reagi dans cet article et la communauté musulmane devrait debattre en interne pour prendre position sur ces phenomènes à repetition qui lui sont préjudiciables. Quelles que soient les versions données, les événements de Trappes se sont pas une bonne chose ni une bonne réponse. La sagesse devant une telle situation recommande de la discrétion et non l’affrontement très préjudiciable pour le couple en particulier et pour les musulmans en général. Il faut espérer que ce couple de convertis habitués à ces contrôles ne va pas s’exposer de nouveaux à d’autres contrôles policiers. La communauté musulmane ne saurait être l’otage d’une habitude vestimentaire traditionnelle régionale qui la marginalise et la stigmatise. Il appartient aux musulmans de montrer plutôt la dimension spirituelle de l’islam au lieu d’une quelconque apparence vestimentaire portée souvent par des jeunes sans véritable connaissance religieuse. Selon une parole du Prophète : “Dieu ne regarde ni vos visages ni vos habits mais il regarde vos coeurs et vos actions”. D’autre part, on assiste à la carence de nombreuses associations religieuses et des institutions “représentatives” tel le CFCM dont les membres, toujours les mêmes depuis de trop nombreuses années, sont plus préoccupés par les luttes intestines permanentes des différentes tendances que de jouer leur rôle d’apaisement comme ils auraient pu le faire à Trappes. Devant ce constat indéniable, la communauté musulmane a l’impérieuse obligation de se prendre en charge dans chaque ville pour éviter la répétition d’événements comme ceux de Trappes. Ce n’est pas par des opérations de violences comme celle d’assiéger un commissariat ou des actions improvisées tel cet iftar antifascistes pendant le Ramadan que nous y arriverons. Nous devons surtout dialoguer sereinement et comme le recommande le Coran “de la manière la plus courtoise” afin de rassurer les près de 74% de l’opinion, comme l’indique tous les sondages, c’est à dire les 8 français sur 10 qui ont peur des musulmans et de l’islam. Pour inverser cette tendance, il est temps de faire appel à de nouvelles personnes intègres et compétentes issues si possible du cursus scolaire et universitaire français pour enfin représenter efficacement les musulmans. Elles seraient certainement capables de prendre en charge dans la transparence les destinés de cette communauté, pour dans un premier temps la sortir de ces situations conflictuelles, et dans un deuxieme temps mettre un frein au danger de l’islamophobie et du racisme anti musulman.

  • 19 août 2013 à 10 h 15 min
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    @ Gabriel Giordano

    Bonjour,

    Malheureusement ce n’est pas aussi simple, vous dites.

    “Je ne veux pas que la France devienne un espace où le doute, la suspicion, la peur de l’autre s’installent.”

    Seulement il est clair qu’aujourd’hui la France est un espace où le doute, la suspicion et la peur de l’autre sont installées.

    Et que cette installation ne peut nullement être attribuée au seul fait du voile intégral.

    Dire que les hommes musulmans ne génèrent aucun doute, aucune suspicion, aucune peur en France serait un mensonge pourtant aucun d’eux ne port de voile intégral.

    Le problème est le même que l’allégorie de la caverne, en France, il y a trop de mythes véhiculés sur les musulmans et leur religion en France des faits historiques, des faits divers deviennent des définitions de l’ensemble de ceux et de celles qui sont simplement identifiés comme appartenant à cette religion.

    Les musulmans ne sont ni pires, ni meilleurs dans ces deux domaines que les non-musulmans, ceux qui connaissent l’histoire du genre humain et qui consultent les faits divers en savent quelque chose.

    Il est demandé aux musulmans de France de devenir invisibles, imperceptibles afin que les autres puisse retrouver calme et sérénité.

    Quant bien même les musulmans y arriveraient, par mesure préventive on serait tenté de demandé à ce que la diffusion des sources fondamentales de la religion musulmanes soient
    réduite afin que ce que nous aurions éventuellement solutionné ne puisse pas ressurgir.

    Lorsque l’on a peur d’une chose plutôt que de tenter de la dominer peut être faudrait-il faire preuve de courage et tenter de dominer sa peur sans verser dans les scénarios de domination islamico-barbare mondiale

  • 19 août 2013 à 10 h 25 min
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    En gros, ça veut dire, les musulmans, fermez vos gueules, ecrasez vous, laissez nous vous marcher dessus, diriger vos vies, si vous osez réagir, Vous etes des integristes, des salafistes, etc….,
    Vive la Laicité/Egalité/Foutèsenité…

  • 19 août 2013 à 13 h 52 min
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    Monsieur Henniche,
    Le voile intégrale ce n’est pas pour les mussulmans se sont les islamistes qui le portent, nous on est musulmans et on est contre le voile tout court pas besoin qu il soit intégrale.
    Monsieur,
    Vous êtes un islamiste pas un musulman par ailleurs l islam est une religion pas un parti politique, et si vous continuez à emmerder les français comme vous le faites il viendra un jour où ils nous mettrons dehors, pour cela je vous suggère d’immigrer en Afghanistan et laisser nous tranquille prenez avec vous tous les intégristes nous comme 90 pour cent des musulmans on est laique démocrate et républicain Monsieur L’islamiste.

  • 19 août 2013 à 14 h 07 min
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    Je ne comprends vraiment pas comment la France, un pays qui se dit democratique et laique, decide de regulariser les tenues des femmes adultes et promulgue des lois qui dictent ce qui est religieusemenet acceptable ou ostensible (a des adultes).
    Cela est plutot de l’integrisme-laique similare a l’integrime Talibam ou Iranien.

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